Paradoxe mathématique : le nombre Pi n’est pas un chiffre rond
Grégoire Lacroix
Nous vivons dans un monde de l’évidence de la mesure. Oui, la mesure est partout. Mesurer le temps, la température, ce sont des activités quotidiennes dont l’utilité est peu contestée, en tout cas rarement interrogée : on réfléchit rarement à ce que ces mesures mettent en œuvre. Mais la mesure fait apparaître quoi au juste ? Et que rend-elle invisible, ou plutôt qu’ignore-t-on quand on mesure ? Que nécessite-t-elle, c’est-à-dire quelles sont ses conditions de possibilités, techniques, mais aussi philosophiques et politiques ? Et y-a-t-il une influence de la mesure sur le phénomène mesuré ? La mesure du monde modifie-t-elle le réel et donc potentiellement la manière de vivre ensemble, un peu comme le fait de nommer géographiquement le globe a changé la façon de se le représenter et de l’arpenter ? Et tout est-il mesurable ? Des biens intangibles comme un cours de littérature ou de physique peuvent-ils être adéquatement mesurés ? La subjectivité serait-elle aussi mesurable et quantifiable ? Par exemple, l’intelligence peut-elle être mesurée ? Et nos rêves ou nos cauchemars ? Et qu’est-ce l’idée de quantifier la subjectivité préserve de la singularité de chacun ?
En première approche, on pourrait dire que mesurer c’est comparer avec un objet qu’on prend comme étalon. Par exemple, mesurer une longueur, une distance, c’est la comparer à la dix-millionième partie de la longueur du quart du méridien entre le Pôle nord et l’Équateur, le mètre, dont l’histoire mériterait un détour. Mesurer le poids des personnes, contrairement au poids d’un sac de patates, soulève quelques inquiétudes. Que fera-t-on du résultat de la mesure ? À partir de quel poids est-on obèse ? Faut-il vraiment répondre à cette question ? Mesurer l’effet d’un médicament, par exemple, nécessite de comparer l’évolution d’une maladie avec et sans prise de médicaments. Mais chacun réagit différemment à la prise d’un même médicament. Comment faire pour savoir si le médicament est efficace ou non ? Comment mesurer l’impact d’un nouveau produit sur la santé ? Cette question en soulève une autre : qu’est-ce qu’un individu sain ? En sciences humaines, peut-être plus que dans les autres sciences, la mesure pose des problèmes éthiques, politiques, sociaux. Comparer, dans certains cas, est odieux. Mais c’est comparer (mesurer) qui est odieux, ou l’usage que l’on fait des résultats de la mesure ?
Mesurer est donc une opération complexe inséparable d’une interrogation sur les techniques, les outils et les unités de mesure ou sur les usages politiques et sociaux de la mesure. Autrement dit, inséparable d’une position critique vis-à-vis de ce phénomène massif et historiquement daté de la mise en chiffres du monde ; qui se doit de tenir à distance à la fois le fétichisme du chiffre (qu’on pourrait exprimer ainsi : le résultat de la mesure est la réalité) et le piège d’une radicalité (qu’on pourrait exprimer ainsi : avec la mesure, on ne dit pas grand chose sur les phénomènes). |